Une société numérique libre, par Richard Stallman

Ceci est une traduction du discours de Richard Stallman à Sciences Po, Paris le 19 octobre 2011. (Traduction officielle désormais sur gnu.org)

Sommaire :

Bruno Latour, directeur scientifique de Sciences Po :

Merci. Félicitations aux étudiants [de l’association Libertés Numériques – NdR] d’avoir organisé cette réunion. Ils ont eu raison, non seulement à cause de la célébrité de Richard, mais aussi parce que les sujets nous intéressent beaucoup. Ils nous intéressent particulièrement ici à Sciences Po, puisque nous essayons d’abord d’étudier les controverses ; certains d’entre vous ici étudient les controverses, et Richard est lui-même un personnage controversé.

Le deuxième point évidemment, c’est que le sujet lui-même, et la question des degrés de liberté et de contrôle qui sont au cœur de toutes ces innovations autour du numérique, nous intéressent directement, pour des raisons de sciences politiques, pour des raisons de sociologie, pour des raisons également de droit, toutes questions qui nous intéressent dans cette maison.

C’est d’ailleurs assez intéressant que Richard vienne chez nous quelques jours après la mort de Steve Jobs, mort qu’il a célébrée à sa façon si j’ose dire, en expliquant que la disparition de Steve Jobs n’était pas un énorme malheur pour l’ensemble des questions de liberté numérique, à cause du fait que, même si on pouvait estimer Steve Jobs, le contrôle qu’il exerçait sur les logiciels et la domination qui nous rend en quelque sorte libres, mais sous la forme, comme il le dit dans plusieurs de ses propos, d’une espèce de prison dorée — prison dorée que j’adore puisque je suis moi-même un adepte du Macintosh — mais ce n’est pas évidemment le genre de personnage, le genre de liberté auxquels pense Richard.

La troisième raison, c’est évidemment que, pour des tas de questions qui nous intéressent directement dans cette maison autour des humanités scientifiques, la liaison entre les innovations techniques et les dipositifs politiques nous intéresse directement.

Donc nous avons au moins, en tout cas moi à la direction scientifique, trois raisons de nous réjouir de l’initiative du groupe d’élèves qui a organisé cette réunion, et je suis heureux de laisser la parole à Richard Stallman et je vous prie de l’applaudir avant qu’il ne parle.

Richard Stallman :

Les projets ayant pour objectif l’inclusion numérique font une hypothèse majeure. Ils supposent que participer à la société numérique est bon ; mais ce n’est pas nécessairement vrai. Vivre dans une société numérique peut être bon ou mauvais, selon que celle-ci est juste ou injuste. Les technologies numériques peuvent attaquer notre liberté de nombreuses manières. Les technologies numériques peuvent faire empirer les choses, et c’est ce qui arrivera, à moins que nous combattions pour l’empêcher.

Par conséquent, si notre société numérique est injuste, nous devrions arrêter ces projets d’inclusion numérique et lancer des projets d’extraction numérique. Nous devons extraire les gens de la société numérique si elle ne respecte pas leur liberté ; ou bien nous devons l’obliger à respecter leur liberté.

[La surveillance]

De quelles menaces s’agit-il ? D’abord, la surveillance. Les ordinateurs sont le rêve de Staline : ce sont des outils de surveillance idéaux, car quoi que nous fassions avec, les ordinateurs peuvent l’enregistrer. Ils peuvent enregistrer l’information dans une base de donnée centrale, sous une forme parfaitement indexée et adaptée aux recherches, idéale pour tout tyran voulant écraser l’opposition.

Quelquefois, la surveillance est le fait de nos propres ordinateurs. Par exemple, si vous avez un ordinateur qui fonctionne sous Microsoft Windows, ce système fait de la surveillance. Il y a dans Windows des fonctionnalités qui envoient des données à un serveur particulier, des données sur l’utilisation de l’ordinateur. Il y a quelques mois, on a découvert une fonctionnalité de surveillance dans l’iPhone, et les gens ont commencé à appeler ce dernier le spy-phone [téléphone espion – NdT]. Le lecteur Flash a également une fonctionnalité de surveillance, de même que le Swindle d’Amazon. Ils l’appellent le Kindle, mais je l’appelle Swindle (escroquerie) [en français dans le texte – NdT] parce qu’il est destiné à escroquer la liberté des utilisateurs. Il oblige les gens à s’identifier lorsqu’ils achètent un livre, ce qui signifie qu’Amazon a une liste gigantesque de tous les livres que chaque utilisateur a lus. Il ne devrait exister de telle liste nulle part.

La plupart des téléphones portables transmettent leur position, calculée par GPS, sur commande à distance. L’opérateur téléphonique accumule une liste gigantesque d’endroits où l’utilisateur s’est trouvé. Un député allemand du parti Vert¹ a demandé à son opérateur de lui communiquer les données qu’il possédait sur les endroits où il avait été. Il a fallu qu’il attaque en justice, qu’il aille au tribunal, pour obtenir cette information. Et quand il l’a obtenue, il a reçu une liste de quarante quatre mille points de localisation sur une période de six mois ! Plus de deux cents par jour ! Cela veut dire qu’on pourrait se faire une idée très précise de ses activités, simplement en regardant ces données.

Nous pouvons empêcher nos propres ordinateurs de nous surveiller si nous avons le contrôle des logiciels qui tournent dessus. Mais les logiciels qu’utilisent ces personnes, elles n’en ont pas le contrôle. Ce sont des logiciels non libres, c’est pourquoi ils ont des fonctionnalités malveillantes comme la surveillance. Cependant, la surveillance n’est pas toujours le fait de nos ordinateurs personnels, elle est également effectuée à distance. Par exemple, en Europe les FAI et fournisseurs de services ont l’obligation de garder les données de communication Internet de leurs utilisateurs pendant longtemps, au cas où, plus tard, l’État déciderait d’enquêter sur telle personne, pour telle ou telle raison imaginable.

Avec un téléphone portable… même si vous pouvez empêcher le téléphone de transmettre votre localisation GPS, le système peut déterminer la localisation approximativement, en comparant le temps que met le signal à atteindre différents relais. Ainsi, le système peut faire de la surveillance même sans coopération particulière du téléphone lui-même.

De même les vélos que les gens louent dans Paris. Naturellement, le système sait où vous prenez le vélo et il sait où vous le rendez, et j’ai entendu dire qu’il trace également les vélos au cours de leurs déplacements. Ainsi, on ne peut pas leur faire vraiment confiance.

Mais il y a aussi des systèmes qui n’ont rien à voir avec nous et qui sont destinés à nous tracer. Par exemple, tout le trafic routier britannique est surveillé. Les déplacements de chaque véhicule sont enregistrés en temps réel et peuvent être tracés par l’État en temps réel. Ceci est réalisé grâce à des caméras sur le côté de la route.

La seule manière d’éviter la surveillance effectuée à distance ou par des systèmes indépendants de nous est l’action politique, contre le pouvoir gouvernemental de tracer et surveiller chaque personne. Cela veut dire, naturellement, que nous devons rejeter toute excuse qu’ils produisent, quelle qu’elle soit. Aucune excuse n’est valable pour mettre en place de tels systèmes, pour surveiller chaque personne.

Dans une société libre, quand vous sortez en public, votre anonymat n’est pas garanti. Il est possible que quelqu’un vous reconnaisse et s’en souvienne. Et plus tard, cette personne pourrait dire qu’elle vous a vu à un certain endroit. Mais cette information est diffuse. Elle n’est pas rassemblée commodément pour tracer tous les gens et enquêter sur ce qu’ils ont fait. La collecte de ces renseignements demande beaucoup de travail, aussi elle n’est faite que dans des cas spéciaux, si c’est vraiment nécessaire.

Mais la surveillance informatisée rend possible la centralisation et l’indexation de toute l’information, de telle sorte qu’un régime injuste peut la retrouver en entier et découvrir tout ce qui concerne chaque individu. Si un dictateur prend le pouvoir, ce qui pourrait arriver n’importe où, les gens s’en rendent compte et réalisent qu’ils ne doivent pas communiquer avec d’autres dissidents par des moyens que l’État peut repérer. Mais si le dictateur possède plusieurs années d’archives à propos de qui parle à qui, il est alors trop tard pour prendre des précautions. Parce qu’il a déjà tout ce dont il a besoin pour comprendre : « OK, ce mec est un dissident, et il lui a parlé. Peut-être que c’est un dissident également. Peut-être que nous devrions l’attraper et le torturer. »

Donc nous devons faire campagne pour mettre fin à la surveillance numérique maintenant. On ne peut pas attendre d’être en dictature et que ce soit vraiment important. De plus, il n’est pas nécessaire d’être vraiment en dictature pour que les droits de l’homme subissent un début d’attaque.

Je ne qualifierais pas le gouvernement britannique de dictature. Il n’est pas très démocratique, et l’une des manières dont il écrase la démocratie est en utilisant la surveillance. Il y a quelques années, des gens pensaient se rendre à une manifestation ; ils allaient à une manifestation. Ils ont été arrêtés avant d’arriver, parce que leur voiture a été tracée par le système universel de traçage routier.

[La censure]

La deuxième menace est la censure. La censure n’est pas nouvelle, elle existait bien avant les ordinateurs. Mais il y a quinze ans, nous pensions qu’Internet nous protégerait de la censure, qu’il battrait la censure. Puis la Chine et quelques autres États manifestement tyranniques se sont donnés beaucoup de mal pour imposer la censure d’Internet, et nous avons dit : « Eh bien, ce n’est pas étonnant, que pouvons-nous attendre d’autre de pareils gouvernements ? »

Mais aujourd’hui, nous voyons la censure apparaître dans des pays qui normalement ne sont pas considérés comme des dictatures, comme par exemple le Royaume-Uni, la France, l’Espagne, l’Italie, le Danemark.

Ils possèdent tous un système pour bloquer l’accès à certains sites web. Le Danemark a établi un système qui bloque l’accès à une longue liste de pages web, qui était secrète. Les citoyens n’étaient pas censés savoir comment le gouvernement les censurait, mais la liste a fuité et a été postée sur WikiLeaks. Alors, le Danemark a ajouté la page de WikiLeaks à sa liste de censure. Ainsi, tout le reste du monde peut découvrir comment les Danois sont censurés, mais les Danois se sont pas censés le savoir.

Il y a quelques mois, la Turquie, qui prétend respecter certains droits de l’homme, a annoncé que chaque usager d’Internet aurait à choisir entre de la censure et plus de censure. Quatre niveaux de censure, voilà leur choix ! Mais la liberté ne fait pas partie des options.

L’Australie a voulu imposer le filtrage d’Internet, mais cela a été bloqué. Cependant, l’Australie a un autre genre de censure : elle a la censure des liens. C’est-à-dire que, si en Australie un site web met en lien un site censuré en dehors de l’Australie, celui qui est en Australie peut être puni. Electronic Frontier Australia, une organisation qui défend les droits de l’Homme dans le domaine numérique, mit en lien un site politique étranger. Elle a été condamnée à retirer le lien, sous peine d’une amende de 11 000 $ par jour. Donc ils l’ont retiré, que pouvaient-ils faire d’autre ? C’est un système de censure très dur.

En Espagne, la censure qui a été adoptée au début de cette année permet à l’administration de fermer arbitrairement un site internet en Espagne, ou d’imposer un filtrage pour bloquer l’accès à un site en dehors d’Espagne. Et ils peuvent le faire sans aucune sorte de procès. C’était une des motivations des Indignados qui ont manifesté dans la rue. Il y a eu des manifestations également dans les rues de Turquie après cette annonce [de la censure – NdT], mais le gouvernement a refusé de changer sa politique.

Nous devons nous rendre compte qu’un pays qui impose la censure d’Internet n’est pas un pays libre. Et ce n’est pas non plus un gouvernement légitime.

[Les formats de données restreints]

La menace suivante envers nos libertés vient des formats de données qui restreignent les utilisateurs.

Parfois c’est parce que le format est secret. Il y a beaucoup d’applications qui enregistrent les données de l’utilisateur dans un format secret, destiné à empêcher l’utilisateur de récupérer ces données pour les utiliser dans un autre programme. Le but est d’empêcher l’interopérabilité.

Évidemment, si le programme met en œuvre un format secret, c’est parce que le programme n’est pas un logiciel libre. Voilà un autre type de fonctionnalité malveillante. La surveillance est l’un des types de fonctionnalité malveillante qu’on trouve dans certains programmes non libres ; l’utilisation de formats secrets pour restreindre les utilisateurs est un autre type de fonctionnalité malveillante qu’on trouve également dans certains programmes non libres.

Mais s’il existe un programme libre qui manipule un certain format, ipso facto ce format n’est pas secret. Ce type de fonctionnalité malveillante ne peut exister que dans un programme non-libre. Des fonctionnalités de surveillance pourraient théoriquement exister dans un programme libre, mais on constate que cela n’arrive pas. Parce que les utilisateurs le corrigeraient. Les utilisateurs n’apprécieraient pas, donc ils le corrigeraient.

En tout cas, il existe également des formats secrets de données en usage dans la publication des œuvres. Il y a des formats secrets de données pour l’audio, comme la musique, pour la vidéo, pour les livres… Ces formats secrets sont connus sous le nom de Digital Restrictions Management [gestion numérique des restrictions – NdT] ou DRM, ou « menottes numériques » [en français dans le texte – NdT].

Ainsi les œuvres sont publiées dans des formats secrets pour que seuls des programmes propriétaires puissent les lire, afin que ces programmes propriétaires puissent avoir la fonctionnalité malveillante de restreindre les utilisateurs, de les empêcher de faire quelque chose qu’il serait naturel de faire.

Et ce système est même utilisé par des organismes publics pour communiquer avec les gens. Par exemple, la télévision publique italienne distribue ses programmes sur le net dans un format appelé VC-1, censé être un standard ; mais c’est un standard secret.

Maintenant, je ne peux pas imaginer comment un organisme financé publiquement pourrait justifier l’utilisation d’un format secret pour communiquer avec le public. Ce devrait être illégal. En fait, je pense que toute utilisation de DRM devrait être illégale. Aucune société ne devrait être autorisée à faire ça.

Il y a aussi des formats qui ne sont pas secrets, mais pourraient aussi bien l’être ; par exemple Flash. Flash n’est pas vraiment secret, mais Adobe n’arrête pas de faire des nouvelles versions, qui sont différentes, trop vite pour que quiconque arrive à suivre le mouvement en produisant des logiciels libres capables de lire ces fichiers ; cela revient presque à ce que [le format] soit secret.

Puis il y a les formats brevetés, comme MP3 pour l’audio. C’est mal de distribuer l’audio au format MP3 ! Il y a des logiciels libres qui manipulent le format MP3, qui le lisent et qui le génèrent, mais comme il est breveté dans de nombreux pays, beaucoup de distributeurs de logiciels libres n’osent pas inclure ces logiciels. Ainsi, s’ils distribuent le système GNU+Linux, leur système n’a pas de lecteur MP3.

Le résultat, c’est que distribuer de la musique en MP3 revient à faire pression sur les gens pour qu’ils n’utilisent pas GNU/Linux. C’est sûr, si vous êtes un expert, vous pouvez trouver un logiciel libre et l’installer, mais il y a beaucoup de non-experts. Ils pourraient constater qu’ils ont installé une version de GNU/Linux qui n’a pas ce logiciel et qu’elle ne lit pas les fichiers MP3, et penser que c’est la faute du système. Ils ne se rendent pas compte que c’est la faute de MP3. Mais c’est un fait.

Donc, si vous voulez promouvoir la liberté, ne distribuez pas de fichiers MP3. C’est pourquoi je dis : si vous enregistrez ma conférence et que vous voulez en distribuer des copies, ne le faites pas dans un format breveté comme MPEG-2, ou MPEG-4, ou MP3. Utilisez un format ami du logiciel libre comme les formats Ogg, ou WebM. Et au fait, si vous distribuez des copies de l’enregistrement, mettez s’il vous plaît la licence Creative Commons-No derivatives. C’est un exposé de mes points de vue personnels. Si la conférence faisait partie d’un cours, si elle était didactique, elle devrait être libre, mais pour les exposés d’opinion c’est différent.

[Le logiciel qui n’est pas libre]

Cela m’amène à la menace suivante, qui provient des logiciels sur lesquels les utilisateurs n’ont pas de contrôle ; en d’autres termes, des logiciels qui ne sont pas free, qui ne sont pas « libres ». Sur ce point particulier, le français est plus clair que l’anglais. Le mot anglais free veut dire « libre » ou « gratuit ». Mais ce que j’entends par free software, est « logiciel libre ». Je ne veux pas dire « gratuit ». Je ne suis pas en train de parler de prix. Le prix est un problème annexe, juste un détail, parce que cela n’a pas d’importance du point de vue éthique. Vous savez, si j’ai une copie d’un programme, que je vous la vende pour un euro ou pour cent euros, qui s’en préoccupe ? Pourquoi faudrait-il que quelqu’un pense que c’est bien ou mal ? Ou bien, supposez que je vous le donne « gratuitement » [en français dans le texte – NdT]… Encore une fois, qui cela intéresse-t-il ? Mais savoir si ce programme respecte votre liberté ou non, voilà qui est important !

Donc le logiciel libre est un logiciel qui respecte la liberté des utilisateurs. Qu’est-ce que cela veut dire ? En fin de compte il y n’y a que deux possibilités avec le logiciel : ou bien les utilisateurs contrôlent le programme, ou bien le programme contrôle les utilisateurs. Si les utilisateurs possèdent certaines libertés essentielles, alors ils contrôlent le programme, et ces libertés sont le critère du logiciel libre. Mais si les utilisateurs ne possèdent pas pleinement ces libertés essentielles, alors le programme contrôle les utilisateurs.

Cependant, quelqu’un contrôle ce programme et, par son intermédiaire, exerce un pouvoir sur les utilisateurs. Ainsi, un programme non-libre est un instrument qui donne à quelqu’un du pouvoir sur de nombreuses autres personnes. C’est un pouvoir injuste que personne ne devrait posséder. C’est pourquoi les logiciels non-libres (les logiciels privateurs, qui privent de la liberté) [en français dans le texte – NdT], sont une injustice et ne devraient pas exister ; parce qu’ils enlèvent aux utilisateurs leur liberté.

Le développeur qui a le contrôle du programme est souvent tenté d’introduire des fonctionnalités malveillantes pour aller encore plus loin dans l’exploitation et la maltraitance des utilisateurs. Il en ressent la tentation parce qu’il sait qu’il peut s’en tirer à bon compte : puisque son programme contrôle les utilisateurs et que les utilisateurs ne contrôlent pas le programme, s’il y met une fonctionnalité malveillante, les utilisateurs ne peuvent pas la corriger ; ils ne peuvent pas éliminer la fonctionnalité malveillante.

Je vous ai déjà parlé de deux types de fonctionnalités malveillantes : les fonctionnalités de surveillance, comme on en trouve dans Windows, l’iPhone, le lecteur Flash, et le Swindle. Et aussi les fonctionnalités destinées à restreindre les utilisateurs, qui mettent mettent en jeu des formats secrets ; on les trouve dans Windows, le Macintosh, l’iPhone, le lecteur Flash, le Swindle d’Amazon, la Playstation 3 et bien d’autres programmes.

L’autre type de fonctionnalité malveillante est la porte dérobée [backdoor]. Cette expression signifie que quelque chose dans le programme est à l’écoute de commandes distantes et leur obéit, et que ces commandes peuvent nuire à l’utilisateur. Nous avons connaissance de portes dérobées dans Windows, dans l’iPhone, dans le Swindle d’Amazon. Le Swindle d’Amazon a une porte dérobée qui permet d’effacer les livres à distance. Nous le savons par observation, parce qu’Amazon l’a fait : en 2009, Amazon a effacé à distance des milliers de copies d’un livre particulier. Il s’agissait de copies licites que les gens avaient obtenues directement d’Amazon et ainsi Amazon savait exactement où elles étaient ; de cette manière Amazon savait exactement où envoyer les commandes pour effacer ces livres. Savez-vous quel livre Amazon a effacé ? 1984, de George Orwell. [Quelques rires dans la salle] C’est un livre que tout le monde devrait lire, parce qu’il traite d’un État totalitaire qui faisait des choses comme effacer les livres qu’il n’aimait pas. Tout le monde devrait le lire, mais pas sur le Swindle d’Amazon. [Quelques rires dans la salle]

En tout cas, des fonctionnalités malveillantes sont présentes dans les programmes non-libres les plus couramment utilisés, mais elles sont rares dans les logiciels libres, parce qu’avec les logiciels libres les utilisateurs ont le contrôle : ils peuvent lire le code source et ils peuvent le changer. Ainsi, s’il y avait une fonctionnalité malveillante, quelqu’un la détecterait un jour ou l’autre et la corrigerait. Cela signifie qu’un individu envisageant d’implanter une fonctionnalité malveillante n’est pas très tenté de le faire, car il sait qu’il peut s’en tirer pendant quelques temps, mais que quelqu’un va la détecter, la corriger, et que tout le monde va perdre confiance dans l’auteur du méfait. Ce n’est plus aussi tentant quand vous savez que vous allez échouer. C’est pourquoi nous constatons que les fonctionnalités malveillantes sont rares dans les logiciels libres et communes dans les logiciels propriétaires.

[Les quatre libertés du logiciel libre]

Voyons maintenant les libertés essentielles. Elles sont au nombre de quatre :

  • La liberté 0 est la liberté de faire tourner le programme comme vous le souhaitez.
  • La liberté 1 est la liberté d’étudier le code source et de le changer, pour que le programme fasse vos calculs comme vous le souhaitez.
  • La liberté 2 est la liberté d’aider les autres. C’est la liberté de faire des copies exactes et de les redistribuer quand vous le souhaitez.
  • La liberté 3 est la liberté d’apporter votre contribution à votre communauté. C’est la liberté de faire des copies de votre version modifiée, si vous en avez fait une, et ensuite de les redistribuer à d’autres quand vous le souhaitez.

Ces libertés ne seront adéquates que si elles s’appliquent à toutes les activités de la vie. Par exemple, si on dit « ceci est libre pour les usages éducatifs », ce n’est pas libre, parce que c’est trop restreint. Cela ne s’applique pas à tous les domaines de la vie. En particulier, si un programme est libre, cela veut dire qu’il peut être modifié et distribué commercialement, parce que le commerce est un domaine de la vie, une activité de la vie, et que cette liberté doit s’appliquer à toutes les activités.

Cependant, aucune de ces actions n’est obligatoire. L’important, c’est que vous êtes libres de les faire si vous le souhaitez, quand vous le souhaitez. Mais en aucun cas vous ne devez les faire. Aucune n’est une obligation. Vous n’êtes pas obligés de faire tourner le programme, vous n’êtes pas obligés d’étudier le code source ni de le changer. Vous n’êtes pas obligés de faire des copies, vous n’êtes pas obligés de distribuer vos versions modifiées. L’important, c’est que vous devez être libre de faire ces choses si vous le souhaitez.

Une remarque sur la liberté numéro 1, la liberté d’étudier et de changer le code source pour que le programme fasse votre informatique comme vous le souhaitez. Elle implique une chose qui pourrait ne pas sembler évidente à première vue. Si le programme fait partie d’un produit, et qu’un développeur peut fournir une mise à jour fonctionnelle, alors vous devez avoir la possibilité de faire tourner votre version dans ce produit. Si le produit fait tourner uniquement la version du développeur, et refuse de faire tourner la vôtre, alors l’exécutable dans ce produit n’est pas du logiciel libre. Même s’il a été compilé à partir du code source, il n’est pas libre parce que vous n’avez pas la liberté de faire fonctionner le programme comme vous l’entendez. Donc la liberté 1 doit être effective, pas juste théorique. Elle doit inclure la liberté d’utiliser votre version, pas seulement la liberté de faire du code source qui ne fonctionne pas.

[Le projet GNU et le mouvement du logiciel libre]

J’ai lancé le mouvement du logiciel libre en 1983, quand j’ai annoncé le projet de développer un système d’exploitation constitué de logiciel libre, dont le nom est GNU.

GNU, le nom GNU, est une blague, car l’esprit hacker, pour une part, consiste à s’amuser même quand on fait des choses très sérieuses. De fait, je ne peux penser à rien de plus sérieusement important que de défendre la liberté. Mais cela ne voulait pas dire que je ne pouvais pas donner à mon système un nom en forme de blague. Ainsi, GNU est une blague parce que c’est un acronyme récursif qui signifie GNU is Not Unix. Donc G.N.U. = GNU’s Not Unix. Le G de GNU veut dire GNU.

En fait, c’était une tradition à l’époque. La tradition voulait que, si vous vous inspiriez d’un programme existant pour écrire quelque chose de semblable, vous pouviez lui donner crédit en nommant votre programme par un acronyme récursif disant que ce n’était pas l’autre programme. Ainsi, j’ai donné crédit à Unix pour les idées techniques d’Unix, mais au moyen du nom GNU. J’avais en effet décidé de faire de GNU un système de la famille Unix, avec les mêmes commandes et les mêmes appels système, de sorte qu’il soit compatible et que les utilisateurs d’Unix puissent migrer facilement.

Mais la raison du développement de GNU, elle, était originale. Autant que je sache, GNU est le seul système d’exploitation qui ait jamais été développé avec la liberté pour but. Pas pour des motifs techniques, pas pour des motifs commerciaux. GNU a été écrit pour votre liberté. Parce que, sans système d’exploitation libre, il est impossible d’avoir la liberté en utilisant un ordinateur. Et comme il n’y en avait pas, et que je voulais que les gens aient la liberté, c’était à moi qu’il revenait d’en écrire un.

De nos jours, il y a des millions d’utilisateurs du système d’exploitation GNU et la plupart ne savent pas qu’ils utilisent le système d’exploitation GNU, parce qu’il y a un usage répandu qui n’est pas sympa. Les gens appellent ce système « Linux ». Beaucoup le font, mais quelques-uns ne le font pas, et j’espère que vous êtes l’un d’eux. Je vous en prie, puisque nous avons ouvert la voie, puisque nous avons écrit le plus gros morceau du code, veuillez nous donner mention équivalente, veuillez appeler le système « GNU+Linux », ou « GNU/Linux ». Ce n’est pas beaucoup demander !

Mais il y a une autre raison pour cela. Il se trouve que la personne qui a écrit Linux, des composants du système tel que nous l’utilisons aujourd’hui, n’est pas d’accord avec le mouvement du logiciel libre. Ainsi, si vous appelez le système entier Linux, vous conduisez de fait les gens vers ses idées, loin de nos idées. Parce qu’il ne va pas leur dire qu’ils méritent la liberté. Il va leur dire qu’il aime les logiciels pratiques, fiables et puissants. Il va leur dire que celles-là sont les valeurs importantes.

Mais si vous leur dites que le système est GNU+Linux — le système d’exploitation GNU plus le noyau Linux — alors ils connaîtront notre existence, et ils se pourrait qu’ils écoutent ce que nous disons. Vous méritez la liberté, et puisque la liberté disparaîtra si nous ne la défendons pas — il y aura toujours un Sarkozy pour nous l’enlever — nous avons besoin par-dessus tout d’apprendre aux gens à exiger la liberté, à être prêts à se battre pour leur liberté la prochaine fois que quelqu’un menacera de la leur enlever.

De nos jours, on peut reconnaître ceux qui ne veulent pas discuter de ces idées de liberté parce qu’ils ne disent pas « logiciel libre » [en français dans le texte – NdT]. Ils ne disent pas « libre » [en français dans le texte, NdT], ils disent open source. Ce terme a été inventé par des gens comme M. Torvalds qui préféreraient que ces questions éthiques ne soient pas soulevées. Ainsi, vous avez le moyen de nous aider à les soulever en disant « libre ». Vous savez, c’est à vous de prendre position, vous êtes libres de dire ce que vous pensez. Si vous êtes d’accord avec eux, vous pouvez dire open source. Si vous êtes d’accord avec nous, montrez-le, dites « libre » !

[Le logiciel libre, une nécessité dans l’enseignement]

S’agissant du logiciel libre, le point le plus important est que les écoles doivent utiliser exclusivement des logiciels libres dans leur enseignement. Les écoles de tous niveaux, du jardin d’enfants à l’université, c’est leur responsabilité morale d’utiliser uniquement des logiciels libres, dans leur enseignement comme dans toutes les activités éducatives, y compris celles dont on dit qu’elles développent l’alphabétisation numérique. Beaucoup de ces activités enseignent Windows, ce qui signifie qu’elles enseignent la dépendance. Apprendre aux gens à utiliser un logiciel propriétaire, c’est leur apprendre la dépendance. Les activités éducatives ne doivent jamais le faire parce que c’est contraire à leur mission. Les activités éducatives ont une mission sociale : éduquer de bons citoyens dans une société forte, compétente, favorisant la coopération, indépendante et libre. Et dans le domaine de l’informatique, cela veut dire : enseigner le logiciel libre ; ne jamais enseigner de programme propriétaire parce que cela inculque la dépendance.

Pourquoi pensez-vous que certains développeurs de logiciel propriétaire offrent des copies gratuites aux écoles ? Ils veulent que les écoles rendent les enfants dépendants. Et ensuite, quand ils obtiendront leur diplôme, ils seront toujours dépendants et, vous savez, l’éditeur ne va pas leur offrir de copies gratuites. Puis quelques-uns trouveront du travail dans une société. Plus beaucoup, mais quelques-uns. Et ces sociétés ne se verront pas offrir de copies gratuites. Oh non ! L’idée sous-jacente, c’est que si l’école pousse les élèves sur la pente de la dépendance permanente, ils peuvent entraîner le reste de la société avec eux dans la dépendance. C’est ça le plan ! C’est exactement comme offrir à l’école des seringues gratuites pleines de drogues addictives, en disant : « Injectez ceci à vos élèves, la première dose est gratuite. Une fois qu’on est dépendant, il faut payer. » Eh bien, l’école rejetterait les drogues parce que c’est mal d’apprendre aux élèves à utiliser des drogues addictives. Elle doit de même rejeter les logiciels propriétaires.

Quelques-uns disent « demandons aux écoles d’enseigner à la fois le logiciel propriétaire et le logiciel libre, pour que les élèves se familiarisent avec les deux ». C’est comme dire « pour déjeuner, donnons aux gamins des épinards et du tabac, pour qu’ils s’accoutument aux deux ». Non ! L’école est censée enseigner les bonnes habitudes, pas les mauvaises ! Donc il ne doit pas y avoir Windows à l’école, pas de Macintosh, rien de propriétaire dans l’enseignement.

C’est également dans l’intérêt de l’enseignement de la programmation. Vous voyez, certaines personnes ont un don pour la programmation. À l’âge de dix ou douze ans, typiquement, ils sont fascinés, et s’ils utilisent un programme ils veulent savoir « comment il fait ça ? » Mais quand ils demandent au professeur, si c’est un logiciel propriétaire le professeur doit dire « je suis désolé, c’est un secret, nous ne pouvons pas le découvrir ». Ce qui veut dire que l’enseignement est interdit. Un programme propriétaire est l’ennemi de l’esprit d’éducation. C’est de la rétention de savoir, aussi cela ne devrait pas être toléré dans une école, bien qu’il y ait probablement dans l’école beaucoup de gens qui ne s’intéressent pas à la programmation, qui ne veulent pas apprendre ça. En tout état de cause, comme c’est contraire à l’esprit d’éducation, cela ne devrait pas exister à l’école.

Mais si le programme est libre, le professeur peut expliquer ce qu’il sait, et ensuite distribuer des copies du code source en disant « lisez-le et vous comprendrez tout ». Et ceux qui sont vraiment fascinés, ils vont le lire ! Cela leur donne une chance de commencer à apprendre à être de bon programmeurs.

Pour apprendre à être un bon programmeur, vous devez vous rendre compte que certaines manières d’écrire le code, même si elles ont du sens pour vous et qu’elles sont correctes, ne sont pas bonnes parce que les autres auront du mal à les comprendre. Le bon code est un code clair, sur lequel les autres travailleront facilement quand ils auront besoin de faire des changements supplémentaires.

Comment apprend-on à écrire un code bon et clair ? On le fait en lisant beaucoup de code, et en écrivant beaucoup de code. Et seul le logiciel libre donne une chance de lire le code des grands programmes que nous utilisons vraiment. Et ensuite on doit écrire beaucoup de code, ce qui veut dire qu’on doit écrire des modifications dans les grands programmes.

Comment apprend-on à écrire le code des grands programmes ? On doit commencer petit, ce qui ne veut pas dire « petit programme », oh non ! Les défis que pose le codage des grands programmes, on n’en voit même pas le début dans les petits programmes. Donc la manière de commencer petit dans le codage des grands programmes est d’écrire de petites modifications dans des grands programmes. Et seul le logiciel libre vous donne une chance de le faire !

Donc, une école qui veut donner [aux étudiants] le moyen d’apprendre à être de bons programmeurs doit être une école du logiciel libre.

Mais il y a une raison plus profonde encore : c’est dans l’intérêt de l’éducation morale, de l’éducation à la citoyenneté. Il n’est pas suffisant qu’une école enseigne les faits et les techniques, elle doit enseigner l’esprit de bienveillance, l’habitude d’aider les autres. Par conséquent chaque classe devrait avoir cette règle : « Étudiants, si vous apportez un logiciel en classe, vous ne devez pas le garder pour vous, vous devez partager des copies avec le reste de la classe, y compris le code source au cas où quelqu’un ici voudrait apprendre ! Parce que la classe est un endroit où nous partageons notre savoir. Donc il n’est pas permis d’apporter un logiciel propriétaire en classe. » L’école doit suivre ses propres règles pour donner le bon exemple. Donc l’école ne doit fournir en classe que des logiciels libres, et partager des copies, y compris le code source, avec toute personne de la classe qui veut des copies.

Ceux d’entre vous qui sont en relation avec une école, c’est votre devoir de faire campagne et de mettre la pression pour que l’école se tourne vers le logiciel libre. Et vous devez être fermes. Cela peut prendre des années, mais vous pouvez réussir si vous ne renoncez jamais. Cherchez toujours plus d’alliés parmi les étudiants, les enseignants, le personnel, les parents, n’importe qui !

Et présentez toujours le sujet sur le plan éthique. Si quelqu’un d’autre veut faire dévier la discussion vers tel avantage pratique et tel inconvénient, ce qui montre qu’ils laissent de côté la question la plus importante, alors vous devez dire : « le sujet n’est pas comment faire le meilleur travail d’enseignement, mais comment donner un enseignement qui soit bon plutôt que nocif, comment faire de l’enseignement bien plutôt que mal, pas simplement comment le rendre un peu plus, ou un peu moins efficace ». Donc ne vous laissez pas distraire par ces questions secondaires qui vous feraient passer sous silence ce qui compte vraiment !

[Les services sur Internet]

Passons à la menace suivante. Les services sur Internet soulèvent deux problèmes : Le premier, c’est que le serveur pourrait nuire à vos données, et le second, qu’il pourrait prendre le contrôle de votre informatique.

Le premier problème, les gens le connaissent déjà. Ils sont conscients que, si l’on envoie des données à un service sur Internet, on ne sait pas ce qu’il va faire avec ces données. Il pourrait faire des choses qui vous nuisent. Que pourrait-il faire ? Il pourrait perdre les données, il pourrait modifier les données, il pourrait refuser de vous les rendre. Enfin, il pourrait aussi montrer les données à une autre personne à qui vous ne voulez pas les montrer. Quatre possibilités.

Je parle ici des données que vous savez avoir confié à ce site. Naturellement, beaucoup de ces services font également de la surveillance.

Prenez Facebook, par exemple. Les utilisateurs envoient des tas de données sur Facebook, et l’un des défauts de Facebook est qu’il montre beaucoup de ces données à des tas de gens. Même si on leur propose de dire « non ! », il est possible que ça ne marche pas vraiment. Après tout, si vous dites « certaines autres personnes peuvent voir cette information », l’une d’elles pourrait la publier. Cela dit, ce n’est pas la faute de Facebook, ils ne peuvent rien faire pour l’empêcher mais [le site] devrait prévenir les gens. Au lieu de dire « marquez ceci comme étant destiné uniquement à vos soi-disant amis », il devrait dire « gardez à l’esprit que vos soi-disant amis ne sont pas vraiment vos amis et que, s’ils veulent vous causer des ennuis, ils peuvent publier ceci ». Le site devrait dire ça à chaque fois, s’ils voulaient traiter les gens de manière éthique.

Outre les données que les utilisateurs de Facebook donnent volontairement à Facebook, Facebook collecte des données sur les activités des gens sur le net par diverses méthodes de surveillance. Mais, pour l’instant, je parle de données dont les gens savent qu’ils les confient à ces sites.

Perdre des données peut toujours arriver accidentellement. La possibilité existe toujours, quelles que soient les précautions prises. Par conséquent, il est nécessaire de garder plusieurs copies des données importantes. Si vous faites ça, même si quelqu’un décidait d’effacer vos données intentionnellement, cela ne vous pénaliserait pas trop parce que vous en auriez d’autres copies.

Ainsi, tant que vous conservez plusieurs copies, vous n’avez pas trop à vous inquiéter que quelqu’un perde vos données. Qu’en est-il du rapatriement des données ? Eh bien, certains services permettent de récupérer toutes les données que vous avez envoyées et d’autres non. Les services de Google laissent l’utilisateur récupérer les données qu’il a placées chez eux. Pour Facebook, notoirement, ce n’est pas le cas.

Naturellement, dans le cas de Google, cela s’applique seulement aux données dont l’utilisateur sait que Google les possède. Google fait par ailleurs beaucoup de surveillance, et ces données-là ne sont pas prises en compte.

Mais en tout cas, si vous pouvez récupérer les données, alors vous pouvez détecter s’ils elles ont été altérées. Et il est peu probable qu’ils commencent à altérer les données des gens si les gens peuvent s’en rendre compte. Ainsi nous pouvons tracer ce genre particulier de maltraitance.

Mais l’abus qui consiste à montrer vos données à quelqu’un à qui vous ne voulez pas les montrer est très commun. Il vous est presque impossible de l’éviter, en particulier si c’est une société américaine. Vous voyez, la loi américaine appelée USA Patriot Act, dénomination des plus hypocrites, dit que la police de Big brother peut collecter à peu près toutes les données qu’une société conserve sur les individus. Pas juste les sociétés, mais aussi les autres organisations, comme les bibliothèques publiques. La police peut obtenir ces données en quantité, sans même passer par un tribunal. Dans un pays fondé sur l’idée de liberté, il n’y a rien de moins patriotique que ceci. Mais c’est ce qu’ils ont fait. Aussi vous ne devez à aucun moment confier vos données à une société américaine. Et l’on dit que les succursales de sociétés américaine sont également assujetties à cette loi. Ainsi la société avec laquelle vous traitez directement est peut-être en Europe, mais si elle appartient à une société américaine, vous êtes confrontés au même problème.

Cependant c’est surtout un souci quand les données que vous envoyez au service ne sont pas destinées à la publication. Il y a des services où vous publiez. Naturellement, si vous publiez quelque chose, vous savez que quelqu’un aura la possibilité de le voir. Aussi, ils ne peuvent aucunement vous léser en le montrant à quelqu’un qui n’était pas censé le voir. Il n’y a personne qui ne soit pas censé le voir si vous le publiez. Donc, dans ce cas le problème n’existe pas.

Il y a donc quatre sous-catégories dans cette menace particulière, la maltraitance des données. Le principe du projet Freedom Box est que vous avez votre propre serveur à votre domicile personnel, et que si vous voulez faire quelque chose à distance, vous le faites avec votre propre serveur. La police a alors besoin d’un mandat du tribunal pour fouiller votre serveur. Ainsi vous avez les mêmes droits que vous auriez traditionnellement dans le monde physique.

Le point essentiel, sur ce sujet comme sur tant d’autres, est celui-ci : le remplacement progressif de l’action physique par l’action numérique ne devrait nous faire perdre aucun de nos droits. Parce que la tendance générale, c’est que nous perdons effectivement des droits.

La loi de Stallman dit essentiellement ceci : à une époque où les gouvernements travaillent pour les méga-entreprises au lieu de rendre des compte à leurs concitoyens, tout changement technologique peut servir à réduire la liberté. Parce que réduire notre liberté est ce que veulent faire les gouvernements. Aussi la question se pose : quand en auront-ils l’occasion ? Eh bien, tout changement se produisant pour une autre raison est une opportunité, et ils vont en tirer parti si ça les arrange.

L’autre problème des services sur Internet est qu’ils peuvent prendre le contrôle de votre informatique. Ce n’est généralement pas très connu, mais c’est de plus en plus courant. Il y a des services qui se proposent de faire des travaux informatiques à votre place avec les données que vous fournissez — travaux que vous devriez faire sur votre propre ordinateur, mais ils vous invitent à les faire faire par l’ordinateur de quelqu’un d’autre. Le résultat, c’est que vous ne les contrôlez plus. C’est exactement comme si vous utilisiez un programme non-libre.

Deux scénarios différents mais qui conduisent au même problème. Si vous faites vos travaux informatiques avec un programme non-libre… Eh bien, les utilisateurs ne contrôlent pas un programme non-libre, ces derniers contrôlent les utilisateurs, y compris vous. Ainsi vous avez perdu le contrôle des travaux effectués. Mais si vous les faites sur son serveur… Eh bien, les programmes qui les font sont ceux qu’il a choisis. Vous ne pouvez pas les toucher ni les voir, donc vous n’avez aucun contrôle sur eux. C’est lui qui en a le contrôle… peut-être.

Si ce sont des logiciels libres qu’il a installés, alors il en a le contrôle. Mais même lui peut ne pas les contrôler. Il fait peut-être tourner un logiciel propriétaire sur son serveur, auquel cas c’est quelqu’un d’autre qui a le contrôle des travaux faits sur son serveur. Il ne les contrôle pas, et vous non plus. Mais supposez qu’il installe un programme libre, alors il a le contrôle des travaux faits sur son serveur, mais vous ne l’avez pas. Donc, dans les deux cas, vous ne l’avez pas ! Ainsi, la seule façon d’avoir le contrôle de vos travaux informatiques est de les faire avec votre copie d’un programme libre.

La pratique décrite plus haut est appelée Software as a Service [logiciel en tant que service – NdT], ou SaaS. Elle consiste à faire vos travaux avec vos données sur l’ordinateur de quelqu’un d’autre, et je ne connais rien qui puisse rendre cela acceptable. Cela vous enlève toujours la liberté, et la seule solution que je connaisse est de refuser. Par exemple, il y a des serveurs qui font de la traduction ou de la reconnaissance vocale, et on les laisse prendre le contrôle de cette activité informatique, ce qu’on ne devrait jamais faire.

Naturellement, nous leur fournissons aussi des données sur nous qu’ils ne devraient pas posséder. Imaginez que vous ayez une conversation avec quelqu’un à travers un système de reconnaissance vocale et de traduction, fonctionnant comme SaaS, qui tourne en fait sur le serveur d’une société. Cette société est en position de savoir ce qui se dit au cours de la conversation, et si c’est une société américaine, cela veut dire que Big Brother aussi. Ce n’est pas bon.

[Le vote électronique]

La menace suivante contre nos libertés dans la société numérique est l’utilisation d’ordinateurs pour le vote. Vous ne pouvez pas faire confiance à des ordinateurs pour voter. Toute personne qui contrôle le logiciel de ces ordinateurs a le pouvoir de commettre une fraude indécelable.

Les élections ont une particularité : nous ne pouvons avoir entièrement confiance en aucun des intervenants. Chacun doit être surveillé, contre-surveillé par les autres, de sorte que personne ne soit en mesure de falsifier les résultats par lui-même. Car si quelqu’un en a la possibilité, il pourrait passer à l’action ! C’est pourquoi nos systèmes de vote sont conçus pour ne faire entièrement confiance à personne, pour que chacun soit surveillé par les autres, de sorte que personne ne puisse frauder aisément.

Mais une fois que vous avez introduit un programme, c’est impossible ! Comment pouvez-vous savoir si une machine à voter compte honnêtement les votes ? Il faudrait étudier le programme qui la fait fonctionner pendant l’élection, chose que naturellement personne ne peut faire, et que la plupart des gens ne sauraient même pas faire. Même les experts qui théoriquement seraient capables d’étudier le programme, ils ne peuvent pas le faire alors que les gens sont en train de voter. Ils devraient le faire à l’avance, et alors comment savoir que le programme qu’ils ont étudié est le même qui est en fonctionnement pendant que les gens votent ? Peut-être qu’il a été modifié.

De plus, si le programme est propriétaire, cela signifie qu’une société particulière le contrôle. L’autorité électorale ne peut même pas dire ce que fait ce programme. Eh bien, cette société pourrait alors truquer l’élection. Certains accusent que c’est arrivé aux États-Unis dans la dernière décennie et que des résultats d’élections ont été falsifiés de cette façon.

Mais si le programme est un logiciel libre ? Cela veut dire que l’autorité électorale qui possède cette machine à voter a le contrôle du logiciel qui est à l’intérieur, donc que l’autorité électorale peut truquer l’élection. On ne peut pas leur faire confiance non plus. On n’ose faire confiance à personne pour un vote, pour la raison qu’il n’y a aucun moyen pour les votants de vérifier par eux-même que leurs votes ont été correctement comptés, et que des votes erronés n’ont pas été ajoutés.

Dans d’autres activités de la vie, vous pouvez d’habitude vous rendre compte si quelqu’un essaie de vous tromper. Prenez par exemple l’achat d’un article dans un magasin. Vous commandez quelque chose, peut-être que vous donnez un numéro de carte de crédit, si l’article n’est pas livré, vous pouvez vous plaindre — et naturellement, si vous avez assez de mémoire vous remarquerez que cet article n’est pas livré. Vous ne faites pas confiance aveuglément au magasin, parce que vous pouvez vérifier. Mais dans les élections vous ne pouvez pas vérifier.

Une fois, j’ai vu un article où quelqu’un décrivait un système théorique de vote utilisant des calculs sophistiqués par lesquels les gens pouvaient vérifier que leurs votes avaient bien été comptés, tout en gardant secrets les votes de chacun, et aussi vérifier qu’aucun vote erroné n’avait été ajouté. Cette mathématique était enthousiasmante, puissante ; mais même si ces calculs sont corrects, cela ne veut pas dire que ce système serait acceptable en pratique, parce que les vulnérabilités d’un système réel se situent en dehors de ces calculs. Par exemple, supposez que vous votez par Internet et que vous utilisez une machine zombie. Elle pourrait vous dire qu’elle a envoyé un vote pour A alors qu’elle envoie un vote pour B. Qui sait si vous le découvririez jamais ? En pratique, la seule façon de voir si ces systèmes fonctionnent et sont honnêtes est de les essayer et de vérifier le résultat par d’autres moyens, ceci sur des années, des décennies en fait.

Je ne voudrais pas que mon pays soit pionnier de ce domaine. Donc, utilisez du papier pour voter. Assurez vous qu’il y ait des bulletins qu’on puisse recompter.

[La guerre contre le partage]

La menace suivante contre notre liberté dans une société numérique provient de la guerre contre le partage.

L’un des avantages immenses de la technologie numérique est qu’il est facile de copier les œuvres publiées et d’en partager des copies avec les autres. Le partage est bon, et avec la technologie numérique le partage est facile. Aussi, des millions de personnes partagent. Ceux qui tirent profit de leur pouvoir sur la distribution de ces œuvres ne veulent pas que nous partagions. Et puisque ce sont des industriels, les gouvernements qui ont trahi leurs peuples et travaillent pour les méga-entreprises essaient de servir ces industriels. Ils sont contre leur propre peuple, ils sont pour l’industrie, pour les éditeurs.

Eh bien, ce n’est pas bon. Avec l’aide de ces gouvernements, les sociétés d’édition se sont mises en guerre contre le partage, et ont proposé une série de mesures cruelles, draconiennes. Pourquoi proposent-elles des mesures cruelles et draconiennes ? Parce que rien d’autre n’a de chance de réussir. Quand quelque chose est bon et facile, les gens le font. La seule manière de les arrêter est d’être très méchant. Aussi, naturellement, ce qu’elles proposent est méchant, vicieux, et la suite plus vicieuse encore. Ainsi elles ont essayé de poursuivre des ados pour des centaines de milliers de dollars ; c’était assez vicieux. Et elles ont essayé de retourner notre technologie contre nous, ce qui veut dire DRM, menottes numériques.

Mais dans la population il y avait aussi des programmeurs habiles qui ont trouvé moyen de casser les menottes. Par exemple, les DVD ont été conçus pour contenir des films chiffrés dans un format de chiffrement secret. L’idée était que tous les programmes de déchiffrage de la vidéo seraient propriétaires, et pourvus de menottes numériques. Ils seraient tous conçus pour restreindre les utilisateurs. Et leur stratagème a fonctionné pendant quelques temps. Mais quelques personnes en Europe ont cassé le chiffrement et publié un programme libre qui pouvait parfaitement jouer la vidéo du DVD.

Eh bien, l’industrie cinématographique n’en est pas restée là. Elle est allée voir le Congrès et a acheté une loi qui rendait ce logiciel illégal. Les États-Unis ont inventé la censure du logiciel en 1998, avec la Digital Millennium Copyright Act , ou DMCA. Ainsi la distribution de ce programme libre a été interdite aux États-Unis. Malheureusement, cela ne s’est pas arrêté aux États-Unis. L’Union Européenne a adopté une directive en 2003 exigeant des lois similaires. La directive disait seulement que la distribution commerciale devait être bannie, mais chaque État de l’Union Européenne, à peu de chose près, a adopté une loi encore plus vicieuse. En France, la simple possession d’une copie de ce programme est un délit puni d’emprisonnement, grâce à Sarkozy. Je crois que c’est la loi DADVSI qui a fait ça. Il espérait, je parie, qu’avec un nom aussi imprononçable les gens ne pourraient pas la critiquer. [Rires dans la salle]

Donc les élections approchent. Demandez aux candidats de chaque parti : « allez-vous repousser la loi DADVSI ? » Si la réponse est non, ne les soutenez pas. Vous ne devez pas abandonner à jamais le territoire moral perdu. Vous devez combattre pour le regagner.

Ainsi, nous continuons à combattre les menottes numériques. Le Swindle d’Amazon a des menottes numériques qui ôtent au lecteur ses libertés traditionnelles de faire des choses comme donner un livre à quelqu’un d’autre, ou prêter un livre à quelqu’un d’autre. C’est un acte social d’importance vitale, c’est le ciment de la société des lecteurs, prêter des livres. Amazon ne veut pas laisser les gens prêter des livres librement. Et puis il y a aussi la vente de livre, peut-être à un libraire d’occasion. On ne peut pas faire ça non plus.

Il a semblé pendant quelques temps que les DRM avaient disparu de la musique, mais maintenant ils réapparaissent avec les services de streaming comme Spotify. Ces services exigent tous un logiciel client propriétaire, et la raison en est qu’ils peuvent ainsi mettre des menottes numériques aux utilisateurs. Donc, rejetez-les ! Ils ont déjà démontré très clairement qu’on ne peut pas leur faire confiance, parce qu’au début ils ont dit « vous pouvez écouter autant que vous voulez », et puis ils ont dit « oh, non ! Vous ne pouvez écouter qu’un certain nombre d’heures par mois. » La question n’est pas de savoir si ce changement particulier était bon ou mauvais, juste ou injuste ; la question est qu’ils ont le pouvoir d’imposer des changements de politique. Donc ne les laissez pas posséder ce pouvoir. Vous devriez posséder votre propre copie de toute musique que vous voulez écouter.

Puis est arrivé l’assaut suivant contre notre liberté, HADOPI, essentiellement la punition basée sur l’accusation. Elle a débuté en France mais a été exportée vers beaucoup d’autres pays. Les États-Unis exigent maintenant des politiques injustes comme celle-là dans les accords de libre-exploitation². Il y a quelques mois, la Colombie a adopté une loi similaire sur ordre de ses maîtres de Washington. Naturellement, ceux de Washington ne sont pas les vrais maîtres, ils ne font que contrôler les États-Unis au nom de l’Empire. Mais ce sont eux qui ont donné leurs ordres à la Colombie au nom de l’Empire.

En France, depuis que le Conseil constitutionnel a objecté au fait de punir les gens sans procès, ils ont inventé un genre de procès qui n’est pas un vrai procès, qui est juste un simulacre de procès, pour pouvoir prétendre que les gens ont un procès avant d’être punis. Mais dans les autres pays ils ne s’embarrassent pas de ça, il s’agit explicitement de punition basée sur l’accusation seule. Ce qui veut dire que, dans l’intérêt de leur guerre contre le partage, ils sont prêts à abolir les principes de base de la justice. Cela montre à quel point extrême ils sont contre la liberté et contre la justice. Ce ne sont pas des gouvernements légitimes.

Et je suis sûr qu’ils proposeront des idées encore plus vicieuses parce qu’ils sont payés pour vaincre le peuple quel qu’en soit le prix. Cela dit, quand ils le font, ils disent toujours que c’est dans l’intérêt des artistes, qu’ils doivent « protéger » les « créateurs ». Ces deux termes sont destinés à la propagande. Je suis convaincu qu’ils adorent le mot « créateurs » à cause de l’analogie avec une divinité. Ils veulent nous faire penser aux artistes comme à des surhommes qui, de ce fait, méritent leurs privilèges particuliers et leur pouvoir sur nous ; c’est une chose avec quoi je ne suis pas d’accord.

De fait, les seuls artistes qui tirent un grand profit de ce système sont les grandes stars. Les autres artistes se font piétiner dans le sol par les talons de ces mêmes sociétés. Mais elles traitent très bien les stars, parce que les stars ont beaucoup de poids. Si une star menace de la quitter pour une autre société, la société dit : « c’est bon, nous vous donnerons ce que vous voulez ». Mais pour n’importe quel autre artiste, ils disent : « vous ne comptez pas, nous pouvons vous traiter comme ça nous chante ».

Ainsi les superstars ont été corrompues par les millions de dollars ou d’euros qu’elles reçoivent, au point qu’elles feraient à peu près n’importe quoi pour plus d’argent. J. K. Rowling est un bon exemple. Il y a quelques années, J. K. Rowling est allée au tribunal au Canada et a obtenu un référé disant que les gens qui avaient acheté ses livres ne devaient pas les lire. Elle a obtenu un jugement enjoignant aux gens de ne pas lire ses livres.

Voilà comment ça s’est passé. Un libraire a mis les livres en rayon trop tôt, avant qu’ils ne soient censés être en vente. Et les gens sont venus dans la boutique et ont dit : « oh, je veux ceci ». Ils l’ont acheté et ont emporté leurs exemplaires. Et ensuite, l’erreur a été découverte et les livres retirés du rayon. Mais Rowling voulait éliminer toute circulation d’information sur ces livres, aussi elle est allée au tribunal, et le tribunal a ordonné à ces personnes de ne pas lire les livres dont ils étaient dorénavant propriétaires.

En réponse, j’appelle à un boycott complet de Harry Potter. Mais je ne dis pas que vous ne devez pas lire ces livres ni voir les films. Je dis seulement que vous ne devez pas acheter les livres ni payer pour les films. [Rires dans la salle] En ce qui me concerne, si vous empruntez le livre pour le lire, c’est OK. [Rires dans la salle] Seulement, ne lui donnez pas d’argent !! C’est arrivé avec des livres en papier. Le tribunal pouvait rendre son jugement mais il ne pouvait pas récupérer les livres chez les gens qui les avaient achetés. Imaginez que ce soit des ebooks. Imaginez que ce soit des ebooks sur le Swindle. Amazon aurait pu envoyer des commandes pour les effacer.

Donc je n’ai pas beaucoup de respect pour les stars qui vont à de telles extrémités pour de l’argent. Mais la plupart des artistes ne sont pas comme ça, ils ne possèdent jamais assez d’argent pour être corrompus, parce que le système actuel du copyright soutient très mal la plupart des artistes. Et ainsi, quand l’industrie exige l’extension de la guerre contre le partage, soi-disant dans l’intérêt des artistes, je suis opposé à ce qu’ils demandent mais je voudrais mieux soutenir les artistes. J’apprécie leur travail et reconnais que, si nous voulons qu’ils produisent plus d’œuvres, nous devons les soutenir.

[Soutenir les arts]

L’une des méthodes est d’utiliser les recettes des taxes. Il y a une certaine quantité de fonds publics à distribuer entre les artistes. Mais combien devrait recevoir chaque artiste ? Nous devons mesurer sa popularité.

Le système actuel est censé soutenir les artistes en se basant sur leur popularité. Je suggère que nous gardions ce principe. Continuons à utiliser ce système basé sur la popularité. Nous pouvons mesurer la popularité de tous les artistes avec une sorte d’enquête ou d’échantillonnage, pour ne pas avoir à faire de surveillance. Nous respectons l’anonymat des gens.

Nous obtenons une mesure brute de la popularité de chaque artiste. Comment fait-on pour la convertir en quantité d’argent ? La méthode évidente est de distribuer l’argent en proportion de la popularité. Ainsi, si A est 1000 fois plus populaire que B, il recevra 1000 fois plus d’argent que B. Ce n’est pas une distribution efficace de l’argent. Cela ne fait pas bon usage de l’argent. Il est facile pour une star d’être 1000 fois plus populaire qu’un artiste à succès moyen. Si nous utilisons la proportion linéaire, ou bien nous devons rendre A immensément riche, ou bien nous ne soutenons pas B.

L’argent que nous utilisons pour rendre A immensément riche n’est pas utilisé de manière effective au soutien des arts, donc il est inefficace. Par conséquent je dis : utilisons la racine cubique. Le principe est le suivant : si A est mille fois plus populaire que B, avec la racine cubique il va recevoir dix fois plus d’argent que B, pas mille fois plus, seulement dix fois plus. L’utilisation de la racine cubique transfère beaucoup d’argent des stars vers les artistes à popularité moyenne. Et cela veut dire qu’avec moins d’argent on peut soutenir un nombre beaucoup plus grand d’artistes de manière adéquate.

Il y a deux raisons pour lesquelles ce système utiliserait beaucoup moins d’argent que ce que nous payons actuellement. D’abord il soutiendrait les artistes et non l’industrie, deuxièmement il transférerait l’argent des stars vers les artistes à popularité moyenne. Cela dit, il resterait vrai que plus on est populaire, plus on reçoit d’argent. Ainsi la star A continuerait à recevoir plus que B, mais pas de manière astronomique.

C’est l’une des méthodes. Comme cela ne représente pas tellement d’argent, la manière dont nous obtenons ces fonds n’a pas d’importance. Ce pourrait être une taxe sur la connexion internet, ce pourrait être simplement une partie du budget général qui serait allouée à cette destination. Ce ne sera pas un souci parce que cela ne représentera pas tellement d’argent, beaucoup moins que ce que nous payons actuellement.

L’autre méthode que j’ai proposée consiste en paiements volontaires. Supposez que chaque lecteur multimédia ait un bouton dont on pourrait se servir pour envoyer un euro. Beaucoup de gens le feraient, après tout ce n’est pas beaucoup d’argent. Je pense que beaucoup d’entre vous pourraient pousser ce bouton chaque jour, pour donner un euro à un artiste qui a produit une œuvre que vous aimez. Mais il n’y aurait aucune obligation, personne ne vous demanderait, ne vous ordonnerait, ou ne vous presserait pas d’envoyer cet argent ; vous le feriez parce que vous en auriez envie. Mais il y a des gens qui ne le feraient pas parce qu’ils sont pauvres et qu’ils ne peuvent pas se permettre d’envoyer un euro. Et c’est bien qu’ils de le donnent pas, nous ne devons pas pressurer les pauvres gens pour soutenir les artistes. Il y a assez de gens aisés qui seront heureux de le faire.

Pourquoi ne donneriez-vous pas un euro à quelques artistes aujourd’hui si vous appréciez leur œuvre ? Parce que c’est trop peu pratique de le leur donner. C’est pourquoi je propose de rendre cela plus pratique. Si votre seule raison de ne pas donner cet euro est que vous auriez un euro de moins, vous le feriez assez souvent.

Voilà donc les méthodes que je propose pour soutenir les artistes tout en encourageant le partage, parce que le partage est bon. Mettons fin à la guerre contre le partage. Les lois comme DAVDSI et HADOPI, ce n’est pas seulement les méthodes qu’elles proposent qui sont mauvaises, leur but-même est mauvais. C’est pourquoi elles proposent des mesures cruelles et draconiennes. Ce qu’elles essaient de faire est vicieux par nature. Donc soutenons les artistes d’une autre manière.

[Nos droits dans le cyberespace]

La dernière des menaces contre nos libertés dans la société numérique est le fait que, dans le cyberespace, nous ne sommes pas assurés d’avoir le droit de faire les choses que nous faisons. Dans le monde physique, si vous avez certaines opinions et que vous voulez donner aux gens des exemplaires d’un texte qui défend ces opinions, vous êtes libres de le faire. Vous pourriez même acheter une imprimante pour les imprimer, et vous êtes libres de les distribuer dans la rue, ou bien vous êtes libres de louer une boutique pour les distribuer. Si vous voulez collecter de l’argent pour soutenir votre cause, vous pouvez simplement tendre une boîte de conserve dans laquelle les gens pourraient mettre de l’argent. Vous n’avez pas besoin de l’approbation et la coopération de quelqu’un d’autre pour faire ça.

Mais sur Internet, vous en avez besoin. Par exemple, si vous voulez distribuer un texte sur Internet, vous avez besoin de l’industrie pour vous aider à le faire. Vous ne pouvez pas le faire par vous-même. Ainsi, si vous avez un site web, vous avez besoin de l’infrastructure d’un FAI ou d’un hébergeur, et vous avez besoin d’un registre de noms de domaine. Vous avez besoin qu’ils vous laissent poursuivre ce que vous êtes en train de faire. Donc vous ne les faites pas par droit, mais par tolérance.

Et si vous voulez recevoir de l’argent, vous ne pouvez pas vous contenter de tendre une boîte de conserve. Vous avez besoin de la coopération d’une société de paiement. Nous avons constaté que ceci rend toutes les activités numériques vulnérables à la suppression. Nous l’avons appris quand le gouvernement des États-Unis a lancé une « attaque par déni de service » distribuée (DDoS) contre WikiLeaks. Ici je fais une sorte de jeu de mots parce que l’expression « déni de service distribué » se rapporte d’habitude à une autre sorte d’attaque. Mais cela s’applique parfaitement à ce qu’ont fait les États-Unis. Les États-Unis sont allés voir divers types de services réseau dont WiliLeaks dépendait, et leur ont enjoint de supprimer le service à WikiLeaks. Et ces derniers l’ont fait !

Par exemple, WikiLeaks avait loué un serveur virtuel chez Amazon, et le gouvernement américain a dit à Amazon : « supprimez le service à WikiLeaks ». Et ils l’ont fait, de manière arbitraire. Amazon avait certains noms de domaine comme wikileaks.org ; le gouvernement américain a essayé de faire fermer tous ces domaines, mais il n’a pas réussi. Certains étaient hors de son contrôle et n’ont pas été fermés.

Puis il y a eu les sociétés de paiement. Les États-Unis sont allés voir PayPal, et ont dit : « arrêtez de transférer de l’argent à WikiLeaks ou nous allons vous gâcher la vie ». Et PayPal a coupé les paiements à WikiLeaks. Puis ensuite il est allé voir Visa et Mastercard et leur a fait stopper les paiements à WikiLeaks. D’autres ont commencé à récolter de l’argent pour le compte de WikiLeaks et leur compte a été fermé également. Mais dans ce cas-là, peut-être qu’on peut faire quelque chose. Il y a une société en Islande qui a commencé à récolter de l’argent pour le compte de WikiLeaks, et donc Visa et Mastercard ont fermé son compte ; elle ne pouvait pas non plus recevoir d’argent de ses clients. Actuellement, cette entreprise est en train, apparemment, de poursuivre Visa et Mastercard en justice selon la loi européenne, parce que Visa et Mastercard, conjointement, ont un semi-monopole. Ils ne sont pas autorisés à refuser arbitrairement leurs services à quiconque.

Eh bien, c’est un exemple de la manière de procéder dans toutes sortes de services que nous utilisons sur Internet. Si vous avez loué une boutique et distribuez des textes exposant vos opinions, ou tout autre genre d’information que vous pouvez distribuer légalement, le propriétaire ne peut pas vous jeter dehors parce qu’il n’aime pas ce que vous dites. Tant que vous continuez à payer le loyer, vous avez le droit de poursuivre vos activités dans cette boutique pendant une certaine période définie par un contrat que vous avez signé. Ainsi, vous avez certains droits que vous pouvez faire respecter. Et ils ne pourraient pas vous couper le téléphone sous prétexte que l’opérateur téléphonique n’aime pas ce que vous dites, ou qu’une organisation puissante quelconque n’aime pas ce que vous dites et menace l’opérateur. Non ! Tant que vous payez les factures et que vous obéissez à certaines règles de base, ils ne peuvent pas vous couper le téléphone. Voilà ce que c’est que d’avoir certains droits.

Si nous déplaçons nos activités du monde physique vers le monde virtuel, alors, ou bien nous avons les mêmes droits dans le monde virtuel, ou bien nous avons été floués. Ainsi, la précarité de toutes nos activités sur Internet est la dernière des menaces dont je voulais parler.

Maintenant, je voudrais dire que pour plus amples renseignements sur le logiciel libre, vous pouvez allez voir GNU.org. Jetez un œil également à fsf.org, qui est le site web de la Free Software Foundation. Vous y trouverez entre autres de nombreux moyens de nous aider. Vous pouvez adhérer à la Free Software Foundation sur ce site. […] Il y a aussi la Free Software Foundation of Europe (fsfe.org). Vous pouvez également adhérer à la FSF-Europe. […]

[Vente aux enchères d’un « gnu adorable », qui a atteint un prix de… 420€ !]


¹ Erratum: Malte Spitz est un membre du parti Vert en tant que Bundesvorstand mais il n’est pas un élu. []
² « Le libre-échange est synonyme d’exploitation, exploitation par les multinationales qui, par exemple, inondent essentiellement le marché agricole colombien de produits agricoles bon marché… » http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx?DocId=4382025&Language=F&Mode=1&Parl=40&Ses=3 []


Traduction par Thérèse Godefroy. Un grand merci à elle ! Cette traduction du discours de Richard Stallman est publiée sous licence CreativeCommons-Attribution-NoDerivs 3.0 license.

Vous pouvez contribuer à l’amélioration de cette traduction sur http://etherpad.fsfe.org/Mh8Fateg0a. Veuillez nous contacter lorsque vous le faites pour que nous puissions publier les modifications.